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ARC-TD-DOC-000065
ل. روسرو دو ملان — في منطقة تشاد مع بعثة تيلو
roserot-de-melin dans-la-region-du-tchad mission-tilho
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نص رحلي مستخرج من نسخة مصورة، يعرض مشاهد الطريق والبعثة والبيئة التشادية مع إبقاء حالة OCR معلنة.
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تفريغ OCR لمقال روسرو دو ملان عن منطقة تشاد وبعثة تيلو من مجلة Le Tour du monde، مع إحالة إلى الفهرس الأصلي وبيان أن النص مستخرج آليًا.
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Référence : L. Roserot de Melin, « Dans la région du Tchad avec la mission Tilho », Le Tour du monde, journal des voyages, nouvelle série, 15e année, n° 36-37, Paris, Hachette, 4 et 11 septembre 1909, pp. 421-444.
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AUTOUR D'UN PUITS DANS LES ENVIRONS DE TESSAOUA.
DANS LA REGION DU TCHAD AVEC LA MISSION TILHO
PAR M. L. ROSEROT DE MELIN
L.— But de la mission Tilho. —Le pays des Goberaouas. — Mobilité des villages et difficultés de la topographie. — Mauvaises dispo-
sitions des guides et des habitants. — Un grigri bien moderne. — Dans le Tessaoua; rencontre du sultan. — Une série d'incidents. —
Zinder et sa décadence; Zango et sa prospérité. — Chasse au lion. — Le mois « qui pique ». — Nous quittons le pays aoussa.
| A mission confiée en 1906 à M. le capitaine Tilho, de l'infanterie
L coloniale, avait pour but de délimiter la frontière anglo-française
à entre le Niger et le Tchad, en conformité du protocole arrêté à Lon-
$ dres, le 29 mai 1906, par une conférence où la France avait été repré-
Fe Es, À À | sentée par M. Binger, alors directeur au Ministère des Colonies, par
fe D " + Q M. le comte de Manneville, secrétaire à l'ambassade de France et par
CR NS \ : | > 4 M. le capitaine Tilho, qui, lors de la première mission Moll, avait par-
ul / ANS L77 f couru la région intéressée. La France avait acquis, par l'accord
Et W Vu pe ! | intervenu, un notable accroissement de territoire, mais surtout elle y
Eh NE | gagnait que la frontière nouvelle réalisât pratiquement la jonction de
(a += F4 ses possessions du Niger et du Tchad, du Soudan et du Congo, et
| Re À NS . ET À | substituât aux anciennes limites tout artificielles, une frontière ration-
| ñ Dati F "2 ji nelle respectant l'autonomie des diverses tribus placées sous les pro-
EN FA al 4 & À tectorats respectifs de chacune des deux puissances contractantes.
Fa M7 Il s'agissait de préciser sur le terrain l'emplacement de cette fron-
ER : tière qui devait séparer la Northern Nigeria du territoire de Zinder :
a — ‘ telle fut l'origine de la mission dont je faisais partie.
. L'Angleterre avait envoyé une mission de quatre officiers sous
CAVALIER DANS UN GHAMP DE ML: : on .
les ordres du major O’Shee. La France avait choisi comme commis-
saires, outre le capitaine Tilho: le lieutenant de vaisseau Audouin, le lieutenant d'infanterie coloniale
Vignon, le Dr Gaillard, médecin aide-major des troupes coloniales. De plus le Ministre des Colonies avait
adjoint à la Mission au titre scientifique : MM. l'officier interprète de première classe Landeroïn, le géologue
Garde, de la l'aculté des Sciences de Clermont, le lieutenant d'infanterie coloniale Lauzanne et moi-même.
Lorsque la Mission aurait terminé ses travaux de délimitation, elle devait procéder à l'étude du Tchad
et de sa cartographie, tout en se livrant à des recherches de tous genres: zoologiques, minéralogiques, ethno-
logiques, linguistiques, hydrographiques, etc. Le programme était. donc vaste; aussi M. le lieutenant
Mercadier, du 8 bataillon de chasseurs, avait-il été mis par le Ministre de la Guerre à la disposition de la
Société de Géographie pour lui permettre d'étendre ses travaux scientifiques dans la Nigeria et dans nos
TOME XV, NOUVELLE SÉRIE. — 36° Liv. n° 36. — 4 Septembre 1909. :
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422 LE TOUR DU MONDE.
possessions entre Niger et Tchad. Il avait été convenu, entre les deux gouvernements que l'on attendrait la
fin de: l'hivernage pour commencer les travaux dans les conditions climatiques les plus favorables.
C'est donc vers le 1er janvier seulement à Gaya sur le Niger, point de départ de la nouvelle délimitation,
que les deux missions devaient opérer
D | leur jonction.
PE gr A Effectivement, partie de Cotonou
Fe » He mi Foi .
es 5 2 Îr EC au commencement du mois de no-
M RS <> Es a vembre 1906, la mission Tilho remon-
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FT, || ARR , Le tant le Dahomey, atteignit Gaya au
ASE 14 mer æ mois de janvier 1907 et continua sa
, TES man À Li route sur le Tchad par la vallée du
= D FÉSS æ jé + RAR | a Dallol Maouri et la région du Gober
se . FA pe on Maradi et du Gober Tibiri. C'est dans
RS ES . à. . ! | cette partie de son itinéraire que nous
| _ CRE la suivrons.
tn. es hu Ra tee Les habitants de la région, qui
é à qe ee ons. as se nomment Goberaouas, prétendent
Lie mi T: LS SES venir d'Égypte. « Nous venons, disent-
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un RTE ARE ET : LC ils, de Gypti où régnaient les Pha-
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ae à pe 0 Me, sg raons.» Mais rien ne permet d'affirmer
PRE 28 RE nee © que telle est vraiment leur origine.
Sc tps use. | Dans tous les cas, rien, ni dans leurs
Te __ Le or habitudes, ni dans leur architecture,
s —_—— ni dans leurs vêtements, ne rappelle,
LE VILLAGE DE MAKIRGUL ET LES TOMBES DE VOULET Et DE GIANOINE (page 426). même de loin, les caractéristiques de
cette race illustre. On est cependan
frappé, lorsqu'on arrive pour la première fois à Tibiri ou à Maradi, d'une application des forces mécaniques
qui est la seule que j'aie eu l’occasion de remarquer chez les peuplades de race noire, et est identique à un
appareil employé en Egypte! A côté des puits se trouve installé sur une potence une sorte de levier, formé
d'une longue perche à laquelle est attachée une corde supportant une outre en peau et qui est garnie à son
8 Pr
extrémité inférieure de terre et de paille. Ce levier est équilibré de telle façon qu’une légère traction fait
immédiatement pencher la partie la plus longue, qui est aussi la plus mince, vers le puits et qu'au con-
traire il suffit d'une légère pression sur l'extrémité inférieure pour que la perche revienne d'elle-même à
sa position primitive. L'outre remplie d'eau est ainsi amenée sans effort à l’orée du puits, et ce système
permet aux Goberaouas la facile irrigation de quelques pieds de coton ou de piment et de petits champs
de blé. .
À part quelques constructions en terre qui sont le privilège des sultans cet des chefs, leurs cases sont
4. Celte pittoresque machine est entièrement semblable an « sbadouf » employé par les fellahs d'Égypte, perche oscillant sur un
piquet verlical, un seau de bois à une extrémité, un contrepoids de boue du Nil à l’autre. Un simple mouyement de va-et-vient commandé
par un ouvrier, el Loutes les dix-huit on vingl secondes, voilà une douzaine de litres d'eau montés à une certaine hauteur.
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CARTE POUR SUIVRE LA MARCHE DE LA MISSION TILHO. UN DES CARTONS MONTRE LA DIMINUTION PROGRESSIVS DE L'ÉTENDUE
DES EAUX DU TCHAD DEPUIS 1824,
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DANS LA RÉGION DU TCHAD AVEC LA MISSION TILHO. 423
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POUR PUISER L'EAU DANS LES RIVIÈRES, LES INDIGÈNES SE SERVENT D'UN APPAREIL IDENTIQUE AU SHADOUK USITÉ EN ÉGYPTE (page 422).
entièrement construites en paille. La paroi formée d’une natte grossièrement tressée est garnie d’une arma-
ture de petits piquets qui lui donnent une certaine rigidité et permet de la placer sur le sol sans la soutenir
par des pieux enfoncés en terre. Le toit forme pièce à part; on le place sur la paroi comme un
éteignoir et, par son propre poids, il assure la stabilité de toute la case. On conçoit qu'une telle habitation
soit facilement transportable. Le mobilier n’existant pas, l’eau se trouvant dans le sol à peu de profondeur,
la terre étant également propre partout à la culture du mil, des villages entiers se déplacent continuel-
lement pour un oui ou pour un non. Les chemins sont soumis aux mêmes changements fréquents : à peine
marqués sur le sable mobile, leur direction est à la merci du premier noir à qui viendra l'idée de planter
son mil à l'endroit où était la veille un sentier. Et, de la sorte, à part le relèvement des mouvements de
terrain (encore sont-ils nuls dans cette région sablonneuse), la topographie de ce pays ménage bien des
surprises, et tel levé d'itinéraire, fait avec tous les soins possibles, risque fort d'être erroné deux ans après.
Cette mobilité des villages et des routes excuse en une certaine mesure les lourdes erreurs dans
lesquelles tombent les guides à moins de 20 kilomètres de l'endroit qu’ils habitent, mais ne peuvent suflisam-
ment expliquer la difficulté qu’éprouve le voyageur européen à obtenir des renseignements. Est-ce par
crainte, est-ce par méfiance, est-ce par une indolence, par une apathie inconcevables? Mystère et âme nègre!
11 n'en est pas moins certain que les difficultés du voyage sont fréquemment augmentées par suite du
caractère particulier, incompréhensible des habitants. Tantôt ce sont des conducteurs, qui, bien nourris,
assurés d’un salaire rémunérateur, ayant vu payer devant eux ceux qu'ils ont remplacés, prennent cepen-
dant la fuite la veille de la paye, abandonnant sans raison apparente leurs animaux et leurs fonctions; tantôt,
les habitants des villages refusent de vendre, même à un prix relativement élevé, les denrées qu'ils ont
cependant en abondance.
C'est ainsi qu'un jour, vers dix heures du matin, j'arrivai dans un village d'une certaine importance
Le chef prévenu sortit sur le pas de sa case, située en bordure de la route près des champs de mil déjà
presque mûr. C'était un petit vieillard à barbe blanche, dont les yeux malins, brillant dans un visage
plissé d'innombrables rides, me dévisagèrent curieusement. Je lui fis demander des poulets, des œufs, du
beurre et du mil pilé pour mes gens, lui assurant que je lui paierais d’ailleurs un prix raisonnable les
denrées qu'il me fournirait. Le vieux prit un air affligé : « Je n'ai pas de poulets, » dit-il. Or il mentait
effrontément, car à ce moment même un coq chanta victoire et une poule caquetant vint me passer entre les
jambes. Que faire? Je ne pouvais user de violence, mais, le poulet devant constituer la partie la plus
notable de mon déjeuner, il m'était difficile de m'en passer, et je résolus d'user du moins de contrainte
morale. L'ingéniosité des artistes dentaires ayant suppléé à ce qu'a détruit la nature, je partage avec nombre
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4% LE TOUR DU MONDE.
de mes contemporains — et même de mes contemporaines — du monde civilisé, la faculté, désagréable en
toute autre circonstance, de retirer une partie de ma mâchoire. De l'air le plus grave qu'il me fut possible
de prendre, je fis expliquer au vieux chef qu'il avait tort de se moquer ainsi de moi, car je possédais un
grigri puissant et j'allais le lui prouver sur l'heure. Mon boy ayant interprété mes paroles, je détachai
mon dentier et le plaçai sur ma main ouverte, puis, sans mot dire, je remis les dents en place. Et je déclarai :
« Si dans un quart d'heure, je n'ai pas ici un poulet, du beurre, des œufs et de la farine de mil, je tou-
cherai un des pieds de mil de ton champ, avec mes dents que je peux, comme tu l'as vu, enlever de ma
bouche, et tu n'auras pas de récolte. »
Le chef n'avait pas attendu la fin de mon discours. Levant les bras au ciel, il avait couru aussi vite que
ses vieilles jambes le lui avaient permis, et au milieu des notables assemblés, il leur tenait avec de
grands gestes un discours fort animé. « J'ai vu, leur disait-il, les yeux agrandis par l'effroi, j'ai vu ses
dents, ses dents à lui, celles qu'il a dans sa bouche, je les ai vues dans sa main. » Et dans sa main ouverte
le discoureur frappait de grands coups. Je ne compris pas la suite de la conversation du chef, mais, quelque
temps après, je le vis arriver suivi d'une demi-douzaine de gens du village. 11 m'apportait une quinzaine
de poulets, un panier d'œufs et une grande calebasse de beurre : il y avait de quoi nourrir toute une
compagnie, et j'eus toutes les peines du monde à faire comprendre qu'un seul poulet et une demi-douzaine
d'œufs suffiraient amplement à ma consommation.
Comme presque tous les sultanats environnants, ceux du Gober et de-Tessaoua sont séparés l’un de
l’autre par de larges espaces inhabités. Ce n'est pas que le sol y soit plus infertile qu'ailleurs, ni que l’eau,
du moins à quelque profondeur, fasse défaut; mais, il y a peu de temps encore, il était dangereux pour les
villages frontière de se trouver trop rapprochés du sultanat ennemi. Ces grands espaces de brousse épaisse
servirent trop souvent de lieux d'embuscade à ces voleurs de grand chemin que sont tous les sultans et les
sara-outas (chefs) qui dominent encore, — mais, endigués maintenant par nos soldats et nos officiers, — toute
cette partie du Centre africain. Les quelques villages qui avaient tenté de s'installer en ces endroits, ont
cherché des pays plus hospitaliers ; les puits se sont comblés, une végétation rapide a fait disparaître toute
trace de culture et, seuls, quelques pieux calcinés marquent encore sur la route de Tibiri à Aguié l'em-
placement de deux villages qui furent, disent les indigènes, brûlés par les blancs (Voulet et Chanoïine?).
A l’époque où nous passions par là (juillet 1907), l'eau n'était pas encore tombée avec assez d'abondance
pour que les petites mares d’hivernage fussent remplies, et nous nous trouvions en présence de 60 kilo-
mètres sans eau. Cette distance peut paraître relativement courte, mais si l'on songe que les chameaux et
les bœufs porteurs font en moyenne de 3 kil. 500 à 4 kilomètres à l'heure, et qu'il est quasi impossible de
marcher durant les heures les plus chaudes de la journée, elle prend singulièrement d'ampleur.
: La première
: OO D ZT D D | partie du trajet fut
. ! égayée par la ren-
contre que nous
fimes de Bormou,
Î sultan de Tessaoua.
| Ce puissant sei-
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| … Cr — -f} Les , e Aù sd | Maradi et avait mo-
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. quelques cavaliers
TESSAOUA : L'ATELIER DE TÉINTURIERS, Gen HCËTE CRE
de deux ou trois; un
peu plus loin les femmes juchées sur des chameaux entre des paquets. Les chevaux de main du sultan sui-
vaient sellés et harnachés. L'un portait une selle couverte d'une peau de panthère dont les pattes retom-
baient sur les flancs, de chaque côté; la selle de l'autre plus fragile sans doute, vraisemblablement un de
ces harnachements de velours ornementés de pointes d'argent, qu'importent les commerçants marocains
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DANS LA RÉGION DU TCHAD AVEC LA MISSION TILHO. 425
: et tripolitains et qui font la joie des grands enfants que sont les nègres, était soigneusement enveloppée
dans une enveloppe multicolore.
Tous ces groupes marchaient sans aucun ordre, parfois à une distance d’un kilomètre les uns des
autres. Les musi-
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qu'un blanc suivait | -
le même chemin : ZINDER : VUE GÉNÉRALE DE LA RÉSIDENCE PRISE DU IAUT DU DONJON (page 426).
c'était la garde par-
ticulière de Bormou. Celui-ci parut bientôt, entouré de ses familiers et de ses proches; c'était un homme
dans la force de l’âge, dont le visage encadré d'une barbe noire ne manquait pas de finesse. Il arrêta son
cheval, nous échangeâmes quelques salutations et des souhaits pour le voyage et nous reprimes notre route
chacun de notre côté. En m'éloignant je ne pus m'empêcher de songer que j'avais dû paraître fort
misérable, vêtu que j'étais d'une chemise de flanelle brune dont les manches étaient relevées jusqu'aux
coudes, en présence de ce magnifique seigneur et de son nombreux équipage! En outre mon convoi
étant un peu en arrière, je n'avais avec moi qu'un guide de fortune qui, à côté des serviteurs de Bormou,
ne brillait certes pas.
Gette rencontre marqua le commencement d'incidents fâcheux pour moi. Quatre des conducteurs qui
m'avaient été fournis par le chef de Tibiri profitèrent du désarroi fatalement causé par le passage de tant
de gens sur l'étroit sentier pour prendre la fuite. Je m'en serais assez facilement consolé si l’un d'eux n'avait
emporté avec lui deux moutons vivants que je l'avais chargé de conduire et qui représentaient la plus
grande partie de la ration de mes hommes durant la journée que nous devions passer dans la brousse.
Ensuite, mon cheval, qui depuis longtemps n'avait pas eu de repos sérieux, fut pris le lendemain matin
d’un engorgement des tendons et des boulets tel que, faute de village où j'aurais pu lui trouver un rempla-
çant, je dus faire à pied dans le sable les 80 kilomètres qui nous séparaient encore d'Aguié.
Ce n'était, hélas! qu'un prélude. En arrivant dans ce village, je laissai les bellas (serfs de Touareg)
conducteurs des bœufs et des chameaux de métropole, aller comme d'habitude faire paître leurs animaux en
dehors de la zone cultivée. J'étais sans inquiétude, car, outre que ces gens, contrairement aux Goberaouas,
n'avaient pas jusque-là fait mine de s'enfuir, une longue étape sans aucune ressource les séparait dorénavant
de la région où ils habitaient et leurs animaux avaient besoin de repos. Quelle ne fut pas ma stupéfaction
quand le soir venu je ne les vis pas rentrer! Je pensai tout d'abord qu'ils avaient été entrainés un peu loin
pour chercher des pâturages et j'envoyai des cavaliers à leur rencontre. Peine perdue! J'appris qu'aussitôt
arrivés les brigands étaient montés sur les chameaux et que, poussant les bœufs devant eux, ils avaient repris
la route que nous venions de quitter, sans même attendre le repas que j'avais fait préparer.
La situation était critique. Mon convoi se composait de quarante charges, et il n'y avait pas un seul
animal porteur dans le village. Je ne pouvais pourtant en attendre d'autres, car les instructions que
j'avais reçues me prescrivaient d'aller au plus tôt à Zinder pour y toucher de l'argent destiné à la Mission,
et le capitaine Tilho devait m'attendre à Düngass. À contre-cœur et n'ayant auoun moyen d'agir différem-
ment, je pris cinq porteurs que je chargeai des bagages qui m'étaient strictement indispensables, et laissant
mon convoi sous la garde de deux tirailleurs, je continuai ma route sur Tessaoua et Zinder. Les tirailleurs
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426 LE TOUR DU MONDE.
amenantles caisses me rejoignirent entre ces deux villes avec des animaux que j'avais demandés en toute hâte
au poste de Tessaoua. Pour comble de malheur, ma montre s'était arrêtée. N'ayant d'autre moyen de
contrôle pour lever l'itinéraire suivi que mon pas, dont je connaissais l’étalon, il me fallut continuer ma route
à pied en comptant mes pas pendant quatre jours.
La route que je suivais était passablement monotone : du sable, toujours du sable, en dunes peu accen-
tuées, sur lesquelles poussait une brousse dont les buissons les plus élevés atteignaient à peine la hauteur
d'un homme. C’est dans ce morne paysage qu’eut lieu le drame terrible dont fut victime le colonel Klobb.
Les tombes des capitaines Voulet et Chanoine ont été érigées à une étape de Tessaoua dans la plaine de
Maïjir, qui vit se dénouer cette triste tragédie. Leurs corps, abandonnés quelque temps, avaient été enfouis
séparément à l'endroit même où ils étaient tombés. Récemment, par les soins du commandant de secteur
de Tessaoua, ces dépouilles mortelles ont été exhumées'et placées côte à côte sous l’arbre où, dit-on, Voulet
rassembla les officiers de sa mission pour leur faire part du meurtre du colonel Klobb, et de son intention
de fonder un empire centre-africain. Les tombes consistent en deux cubes de terre battue, émoussés parles
eaux de l’hivernage. J'ai parcouru avec un des tirailleurs qui fit partie de la troupe de Voulet les environs de
Maïjirgui. Là où se trouve maintenant le gîte d'étape était rassemblé le convoi; ici, à 300 mètres du village
était la sentinelle qui tira sur le capitaine Voulet; un peu plus loin, sur une colline de sable blanc Chanoine
fut assassiné par ses tirailleurs, vers lesquels il se dirigeait pour les empêcher de partir avec armes et
bagages. Personne n'aura l’idée d'excuser le crime épouvantable de ces deux officiers; mais, lorsque l'on
considère les difficultés qu'ils avaient eu à vaincre avant d'arriver dans cette région et les situations terribles
dans lesquelles ils s'étaient trouvés, on se sent pris, en songeant à leur fin tragique, d'une immense pitié.
Aux approches de Zinder, le paysage change d'aspect; des blocs de granit se sont fait jour au milieu
du sable et dressent des silhouettes pittoresques de collines rocheuses. On est si surpris de rencontrer de la
pierre, après avoir si longtemps marché sans en voir de traces, que l'œil en éprouve quelque agrément.
C'est en plein chaos de roches éruptives qu'est bâtie la ville forte de Zinder et le poste la domine du
haut de rochers hardiment dressés vers le ciel. Ce poste vaudrait à lui seul le voyage, tant semble considé-
rable l'œuvre de celui qui assuma la lourde charge de construire en terre cette petite cité. Les bâtiments
révèlent un réel effort architectural, et prouvent que les indigènes de cctte région peuvent avec les seuls
matériaux dont ils disposent faire beaucoup mieux que leurs voisins. Ni à Tombouctou, ni même à Djenné
dont on a vanté l'architecture proche de l’art égyptien, les maçons noirs n'ont obtenu ces colonnades
élégantes, ces voûtes hardies, ces sculptures même non dépourvues de grâce, qu'on peut remarquer dans la
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LES BATIMENTS DE ZINDER RÉVÈLENT UN RÉEL EFFORT ARCHITECTURAL. donné le pays extrême-
ment plat, : paraissent
encore de belle dimension, s'estompent à l'horizon dans une buée bleuâtre. En hivernage les dunes
sont couvertes d'une herbe fine et drue partout où les champs de mil n'érigent point leurs épis, et nul ne se
douterait que quelques mois plus tard cette verdure disparue laisse place au sable mouvant soulevé par la
moindre brise et qui pénètre partout, dans les yeux, dans les oreilles, et jusque dans le boîtier des montres.
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428 LE TOUR DU MONDE. .
Mais si, tenté par l'aspect extérieur de Zinder on pénètre derrière les murailles désolées, on découvre
une vaste étendue déserte où se perdent quelques groupes de cases misérables couvertes de paille noircie
et une dizaine de constructions cubiques en pisé dont les murs tombent lamentablement en ruines au milieu -
d'immondices de toute nature dont les vautours, pourtant nombreux, ne parviennent pas à débarrasser les
rues. Nulle animation, nul mouvement; il semble que les cases qui sont restées debout soient elles-mêmes
inhabitées. Depuis longtemps déjà la population de Zinder décroissait d'année en année’; le départ du sultan,
condamné à la suite d’une affaire récente, a porté le dernier coup à la capitale du Démaghérim. Autour de
lui gravitaient, comme autour de tous les roitelets nègres, des seigneurs de haut et de bas étage, des clients,
des captifs, qui finissaient par faire un nombre respectable. Sa maison privée était considérable, ses besoins
énormes. Les seigneurs sont partis, car tous étaient plus ou moins compromis et craignaient des représailles;
ses captifs libérés ont pris la clef des champs et ses clients n'ayant plus rien à espérer ont déserté les abords
du palais. Zinder est mort pour l'instant,
Par contre, la population de Zango augmente et la vue de ce village non fortifié offre un contraste
singulier. Là se sont groupés tous les commerçants, là descendent les voyageurs, là se sont établis
les Tripolitains qui représentent les maisons de la côte barbaresque. Une animation considérable s’y fait
remarquer pendant la plus grande partie du jour; son marché est fréquenté, les boutiques de ses com-
merçants regorgent toujours de visiteurs sinon d'acheteurs. A vrai dire la prospérité de cette ville est
relative et pourrait être décuplée. Zinder et Zango manquent pour l'instant d'artisans; les Aoussas
sont avant tout cultivateurs. Cette infériorité est d'autant plus fâcheuse qu'à 200 kilomètres à peine
se trouve la ville de Kano (territoire anglais), la plus importante agglomération indigène de toute
l’Afrique occidentale et centrale, qui regorge d'ouvriers. Aussi les peaux des moutons tués en grand
nombre dans la région de Zinder partent-elles pour Kano où elles sont tannées et d'où elles sont
expédiées sur le Maroc et la Tripolitaine pour ÿ servir à la confection des objets en maroquin. Le coton
tissé en grande quantité dans la même région est vendu aux commerçants de Kano qui le teignent et
_. _ revendent les tissus deux fois plus cher
| … - D à ceux mêmes qui les leur ont cédés. Le
| courant est si fortement établi que les
| . objets qui viennent de la Tripolitaine
PS Wa à _. AE. Le vont souvent à Kano pour revenir en-
Fe der Po D rs 4 pe suite à Zinder avec une forte majoration?.
TT î 7 ÉTÉ pe En revanche, si le Démaghérim ne
| à La de ti fus A possède point d'artisans, ses ressources
us oebe de. De" A. : fr : en céréales sont grandes; mais là en-
ee Cu | - A be core les circonstances tournent contre
{ D ne mc | ses habitants, et cela par leur propre
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faute. La récolte finie, les indigènes gar- ne /: (LE L $ EI
dent à peine ce qu'ils croient nécessaire Li E # L
pour leur subsistance et se précipitent à ar # (al —-1
Kano pour y échanger leur mil contre | . |
4. Cette remarque peut se faire d’une façon ln. a —_—_——— _
générale pour toutes les villes fortifiées de PAfrique À |
centrale. Là où les Européens s'installent ces villes
perdent aussitôt de leur importance; c'est que, la CÉGUDE 2roëss
paix régnant, il n'est plus nécessaire de se mettre à
J'abri de fortifications derrière lesquelles les habitants pressés les uns contre les autres manquent d'air, où les épidémies prennent plus
facilement naissance et ravagent la population infantile, Sitôt que la tranquillité du pays le leur permet, les habitants des villes vont
s'installer dans leurs maisons des champs, au milieu de leurs cultures : c'est le cas de Zinder. .
2. Les commandants de la région de Zinder se sont occupés ces dernières années de remédier à cette fâcheuse situation. Par leurs
soins, des artisans teinturiers et tanneurs, alléchés par certains avantages qui leur étaient faits, ont été installés à côté de Zango.
----- [p. 429] -----
DANS LA RÉGION DU TCHAD AVEC LA MISSION TILHO. 429
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LES VAUTOURS POURTANT NOMBREUX NE PARVIENNENT PAS À DÉBARRASSER DE LEURS IMMONDICES LES RUES DE ZINDER (pago 428).
des étoffes européennes ou indigènes qui leur font envie. Le mil, venu vite et presque tout seul, leur coûte
peu : ils ne lésinent point. Malheureusement les céréales qu'ils ont conservées ne suffisent pas à leur
permettre d'atteindre la récolte suivante, et les voilà obligés de s'adresser à d’audacieux accapareurs qui
achètent du mil à bas prix au moment de la récolte, et profitent de la disette pour le revendre à prix d'or. On
supposerait volontiers que des gens si essentiellement cultivateurs sont de mœurs douces : il n’en est rien.
Il n'est point rare de rencontrer un indigène privé de sa main droite; plus rarement, mais cela se trouve, il
lui manque les deux mains. C'est qu'avant notre occupation, les châtiments corporels étaient terribles.
Un individu était-il convaincu de vol, on lui tranchait la main droite. En cas de récidive, on coupait aussi la
main gauche; la troisième fois on lui coupait la tête.
Ces mutilations n'étaient d'ailleurs pas les seules qui fussent en honneur; les eunuques sont aussi fort
nombreux dans la région. Cette opération était rarement faite pour châtier une faute, elle était surtout une
source de profits considérables pour les propriétaires des captifs.'Le Démaghérim et le Bornou voisin furent
longtemps les principaux fournisseurs grâce auxquels les beys de Tunis, les sultans de Tripoli et de Con-
stantinople purent se procurer pour leurs harems des serviteurs inoffensifs. Sur dix jeunes captifs mutilés,
un ou deux seulement survivaicnt, et cette proportion explique les prix fantastiques auxquels atteignait cette
marchandise humaine. Les sultans de ces contrées avaient aussi besoin d'eunuques pour leur propre service.
Outre qu'ils les employaient à garder leurs femmes, ils leur confiaient les charges les plus importantes de
leur gouvernement. Tous les chefs de province, les chefs d'armée étaient castrés. Des princes du sang in-
vestis de hautes fonctions, mis à même d’exercer leur influence sur les habitants d'une région, eussent paru
fort dangereux. Les assassinats de souverains par leurs proches étaient fréquents et l'origine des assassins
en imposaif suffisamment aux populations pour qu’ils pussent tirer profit de leur meurtre. Les eunuques,
plus obéissants et généralement d'assez basse extraction, étaient acceptés comme fonctionnaires du sultan
régnant, mais eussent difficilement pu en remplir la charge. Aussi on cite nombre d'exemples de jeunes
gens déjà pubères qui demandèrent à subir la castration dans l'espérance d'obtenir des bénéfices intéressants.
Le nord du Démaghérim se présente sous l'aspect d'une plaine de sable à peine mouvementée. La vé-
gétation arborescente y est presque nulle et les palmiers-doums bizarrement fourchus augmentent de nom-
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430 LE TOUR DU MONDE.
bre à mesure qu’on approche du Bornou; en même temps les mares salées font leur première apparition.
La région frontière ressemble davantage aux environs de Sabon-Birni et de Sansanné-Aïsa. La végétation y
est plus dense qu’au nord, sans cependant être touffue et, si les arbres épineux y dominent comme toujours,
on n’y trouve pas moins en de nombreux endroits un agréable et frais ombrage.
Les lions y vivent en assez grand nombre. Je n’eus pour ma part l’occasion de voir que les traces de ces
superbes animaux, mais le lieutenant de vaisseau Audoin, qui d’ailleurs n'en était pas à son coup d'essai,
eut la chance de tirer une lionne, un peu à l’ouest de Katsena, dans les circonstances suivantes :
M. Audoin, qui à cette époque remplaçait à la frontière, pour la pose des bornes, le capitaine Tilho
légèrement indisposé, était parti au petit jour à travers une zone désertique. Il chevauchait en tête de son
convoi, avec son interprète et son palefrenier, lorsqu'en arrivant sur le bord d'un marigot desséché il
entendit le grognement caractéristique de lions dérangés dans leur sommeil. Ne sachant d'où venait exacte-
ment le bruit, il fit encore quelques pas, et se trouva subitement à une trentaine de mètres d'une fort
belle lionne à demi cachée dans les broussailles, et qui montrait les dents d’un air menaçant. Avec un
superbe sang-froid M. Audoin descendit de cheval, avança de quelques mètres, épaula tranquillement
l'animal et fit feu. Tout disparut, mais les grognements redoublèrent d'intensité. Au même moment un
lion filant comme une flèche passa à quelques mètres du petit groupe et s'enfuit. La brousse était à cet
endroit fort épaisse et le chasseur fit plusieurs tentatives infructueuses pour se raprocher du point où la
lionne avait disparu. Cependant les hurlements ne cessaient point ou du moins, ils se faisaient à nouveau
entendre toutes les fois que le lieutenant de vaisseau faisait mine d'avancer. « Peut-être, se dit-il, ai-je tué
seulement un lionceau et la mère est restée à côté. » Dans ces conditions, chercher à aller seul plus loin eût
été folie. Il fallait pourtant en finir. Les tirailleurs d'escorte prévenus étaient accourus au pas gymnas-
tique. Deux d'entre eux furent placés de chaque côté du chemin tenant en garde leur fusil armé de la
baïonnette, et le lieutenant de vaisseau s’avança résolument. Au bout de quelques mètres, il aperçut le
fauve étendu sur le flanc et ne donnant plus signe de vie.
[| — pp | Pour plus de sûreté cependant il tira sur lui un dernier
uni coup de fusil. Bien lui en prit car l'animal dans un suprême
À l | | effort fit un bond de plusieurs mètres, de gauche à droite,
| et vint tomber à peu de distance du hardi chasseur. C'était
a. fini : la première balle était entrée dans le front et était
3 allée ressortir près de la queue après avoir traversé le
f:: FA corps dans toute sa longueur. Assuré que la lionne était
| fr, / bien morte, les tirailleurs se précipitèrent avec le plus
AE grand courage sur le cadavre et le criblèrent de coups de
2% À AL VA 3e a :| baïonnette. La bête était un des plus beaux exemplaires
de 33 ta, HU die de de lions de l'Afrique centrale. Elle ne mesurait pas moins
#4 “4 ot er de 2 m. 30 du bout du museau à l'extrémité de la queue.
LEE REP ve di 1Ê Malheureusement cet appendice est extrêémement re-
je 5 Ru QU Dé te MM cherché comme grigri par les noirs, et quelques heures ne
M. et ED 0 s'étaient pas écoulées qu'un tirailleur s'était empressé de
| a D À ti à le couper en cachette.
\ f Ada "1 Si nous n'avons pas tous eu maille à partir avec les
mi 4 . 5 + 2. El lions, nous eûmes du moins tous à souffrir à cette époque
) Fe : _ ir RSA à ii | de deux fléaux particulièrement désagréables : les puces et
Le Dos Pre Enr > sil le « kinguiri ». Les puces étaient légion; partout, dans les
Pre LE Rome Gt ES bent a) | endroits les plus déserts, elles pullulaient dans le sable.
re 8 : ne “ Es ) | On les voyait sauter par milliers. Une feuille de papier
er ne detr RES | blanc placée sur le sol en était couverte en quelques
= mi nd Das LV er | instants et ces minuscules bestioles causaient des piqûres
\ Eau ET ee "| . assurément peu graves, mais irritantes au possible.
1 les Te 2 5 sd | : E + Se 4
fe ee ee | Quant au kinguiri, c'est — dussé-je scandaliser les
TT — lecteurs délicats, — c’est tout simplement de l'urine de
UNE GIRAFE APPRIVOISÉE DANS UN CAMPEMENT vache. La chose en soi n’est point particulière au pays et
one ne serait pas à signaler si les habitants de ces régions ne
s'avisaient de la mélanger... avec le lait. C'est, disent les
uns, pour empêcher le lait de cailler; c'est au contraire, disent les autres, pour le faire aigrir plus vite;
selon le plus grand nombre, c’est. pour le parfumer. Et cette explication paraît la plus vraisemblable.
Quand on n’a pas ce que l'on aime, il faut aimer ce que l’on a, dit-on, et faute d'autre parfum, les Aoussas
mettent du kinguiri dans le lait, et, par suite, dans le beurre. L'emploi du kinguiri n’est pas particulier aux
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DANS LA RÉGION DU TCHAD AVEC LA MISSION TILHO. 431
Aoussas. Il est employé surtout par les Peuhls qui fréquentent le sud du Démaghérim. Les Aoussas font en
effet peu d'élevage et ne possèdent généralement en propre que des moutons, des chèvres et quelques
chevaux. Les bœufs et
surtout les vaches sont | |
le prprté se Poe | EPA ERNEST CE |
qui nomadisent dans la … bte ñ 4 ÿ VA L Fe a ae Æ a M Al be ä
région. ete NE LEs EE 1, ve HER Rs d'a Tour) : a
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Afrique centrale une race Le + É si ‘ en “ae UE PT FA se
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tant une région pour une ER PR É 5 SA
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leur liberté. Notre admi- Ù Æ x | ae | À a. Pie Cal
nistration leur est peu ee. Es. - D
sympathique, si coulante ( bee M Ha PR sa
qu'elle puisse se mon [|
trer à leur égard, ct leur PAYSAGE DU DÉMAGHÉRIM, ROUES PORTEURS AU HEPUS,
perpétuel souci est d'y
échapper. Aussi grand nombre d'entre eux se tenaient-ils de préférence dans la zone mal définie, presque
inexplorée et, partant, peu administrée que traverse l'actuelle frontière au nord de Katsena et de Kano.
Notre arrivée ne laissa pas de les inquiéter (ils craignaient sans doute une ‘opération de recensement) et
ils mirent une mauvaise volonté manifeste à nous donner les indications nécessaires pour l'exécution de
notre travail. La mésaventure arrivée à l'un de nous en est la preuve évidente.
Il est déjà difficile de marcher sans s'égarer le long d'un sentier indigène à travers la brousse; il est
presque impossible de suivre, sans un guide sûr, les pistes qui conduisent aux agglomérations provisoires
constituées par les Peulhs. Un Peuhl seul peut s’y reconnaître. Or le lieutenant Lauzanne était parti un beau
matin en avant avec un guide de cette race. Son convoi devait le suivre quelques instants plus tard, égale-
ment guidé par un Peulh. Au bout de quelque temps, Lauzanne qui tenait sa boussole en main s'aperçut
qu’à n’en pas douter il était sur une mauvaise route. Il remit son guide de force dans le bon chemin et
arriva à l'étape à deux heures de l'après-midi, fatigué, n'ayant rien mangé depuis le lever du soleil. Le lieu
où il venait d'arriver était désert. Les quelques cases qui étaient restées autour du puits étaient inhabitées.
« Bah! pensait-il, mon convoi ne peut tarder à arriver, et faute d'autre chose, je mangerai des conserves. »
Mais l'après-midi passa sans que le moindre bœuf porteur parût à l'horizon. Las d'attendre, il se rendit au
village voisin, y fit cuire lui-même un poulet dans un canari (marmite en terre indigène), puis il s'enveloppa
dans son manteau et se coucha sur la terre nue. Un jour, puis deux jours se passèrent dans l'attente sans
qu'il vit rien venir. Ce n’est que dans l'après-midi du troisième jour que ses gens purent le rejoindre. Leur
guide les avait volontairement égarés et ils durent faire en trois jours une marche forcée de 170 kilomètres
pour retrouver leur patron. On juge du plaisir de celui-ci lorsqu'il put enfin coucher sur son lit de camp et
avoir du savon pour sa toilette.
L'hivernage touchait à sa fin. Nous étions en effet au mois de septembre et les tornades se faisaient de
plus en plus rares mais, en même temps que la pluie, la verdure déjà disparaissait. Les Banbaras appellent
le mois de septembre le mois qui pique; ils veulent exprimer en cela que c’est le mois le plus dangereux de
l’année. L'individu affaibli par la saison déprimante d'hivernage est plus facilement sujet à cette époque, à
contracter des maladies graves, d'autant que les marécages se desséchant peu à peu laissent échapper des
miasmes morbides. Mais ce mot pittoresque pourrait être aussi bien pris au propre. En deux mois (de juillet à
septembre)les graminées nouvellement poussées, qui faisaient au début un si joli parterre de verdure, se sont
transformées. Déjà jaunissantes les unes se sont élevées à deux ou trois mètres de hauteur et leurs barbes
. piquantes s'attachent au passant comme les banderilles au taureau et le transforment bientôt en caricature
de saint Sébastien. Les autres, trop connues en Afrique sous le nom de crams-crams, ont produit de petites
graines garnies d’ardillons rigides qui, comme les barbes des premières, se fixent sur la peau et la meu?-
----- [p. 432] -----
432 : LE TOUR DU MONDE.
trissent douloureusement. Le mil a grandi de 3 ou 4 mètres et ses lourds épis s'entrecroisant sur les che-
mins mal définis frappent violemment le voyageur au visage. Ajoutez à cela les puces déjà nommées, les
tiques et les mouches qui pullulent à cette époque, et vous aurez un tableau peu engageant mais sincère
des joies qui attendent dans ces régions le topographe africain.
La question de la nourriture s'était aussi compliquée, car, outre que le beurre et le lait étaient infectés
de kinguiri, les poulets et les œufs manquaient la plupart du temps. Quelques mois auparavant, un mara-
bout nomade avait parcouru le pays en déclarant que les blancs allaient venir s'établir d'une façon définitive
dans les villages et les rançonner. Il leur assurait d'ailleurs qu'ils avaient un moyen d'empêcher ces diables
de séjourner, c'était d'immoler tous les poulets; et les noirs crédules avaient exécuté ce joli travail.
Toutes ces petites misères n'eussent point amoindri notre bonne humeur, mais nous eûmes à cette
époque la douleur de perdre subitement un de nos camarades, l’adjudant Roux. Ce malheureux venait de .
recevoir depuis quelques jours sa nomination d'adjudant. Vieux Soudanais, il était sur le point de prendre
une retraite bien gagnée. Une forte fièvre hémoglobinurique l’enleva en deux jours à Baro où il se trouvait
avec le lieutenant Lauzanne. Il faut avoir vécu dans la brousse, isolé des autres blancs, au milieu de popu-
lations malveillantes sinon résolument hostiles, pour savoir quelle solide affection peut unir entre eux
des Européens perdus dans un coin de l'Afrique. Aussi, bien que la plupart d’entre nous ne connussent
ladjudant Roux que depuis quelques mois à peine, sa mort subite fut pour tous une peine infinie. Sa
dépouille mortelle transportée à la tombée de la nuit de Baro à Düngass fut ensevelic près du campement
où le capitaine Tilho avait établi son quartier général.
u De ce point où elle avait été rassemblée pour quelques jours, la Mission s'était à nouveau disloquée.
Un premier échelon, sous les ordres du lieutenant de vaisseau Audoin, était parti dès le 10 septembre pour
reconnaitre la frontière et préparer le travail des commissaires. Vers la fin du mois, après avoir passé le
gros village de Machéna, pittoresquement bâti au milieu des rochers, nous quittions le Démaghérim pour
entrer dans le Manga. C’en était fini du pays aoussa. Désormais, jusqu’au Tchad, nous ne devions plus
entendre parler que cette langue molle où l'accent tonique joue un si grand rôle et que les indigènes
appellent, vers Zinder, le béribéri, tandis qu'elle nous est plus connue sous le nom de kanouri. C'en était
fini pour quelque temps aussi de la végétation arborescente dont nous avions joui jusqu'ici; nous entrions
dans la steppe avant-coureur du désert.
(A suivre.) L. RosEROT DE MELIN.
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DANS LA RÉGION DU TCHAD AVEC LA MISSION TILHO'
PAR M. L. ROSEROT DE MELIN
IL — Dans le pays Manga. — L'industrie du sel. — Une aventure du lieutenant de vaisseau Audouin. — Les rives de la Komadougou. —
Le marché de Kabi. — Les Toubous pillards. — Opérations du capitaine T'ilho. — L'assèchement rapide du Tchad.
== | ÂÀ l'encontre de tous les villages que nous avions cu jusqu'alors occa:,
| sion de voir le long de la frontière, la bourgade de Yamia se pré-
| | sente à découvert, sans cultures de mil avoisinantes, presqué sans
Fe _ | arbres, au milieu d'une plaine sablonneuse que bordent au nord-ouest
LE x LE el « et à l’ouest les derniers contreforts du massif granitique de Gouré. La
| i = | brousse arborescente se continue pourtant au delà jusqu'aux abords
7 3 Eh | immédiats du village de Karguiri. A partir de cet endroit c’est l’entrée
| =" | 4 | | très nette dans le Manga.
FR Ds " l La route se déroule sans interruption jusqu'à Adebour, dans
sé EN une succession de dunes de sable peu élevées couvertes uniquement
RRQ QUE F4] de hautes graminées et de crams-crams piquants. Si loin que s'étende
k vi ims LE la vue on ne voit qu'un océan jauni ondulant au moindre souffle de
“à ? vent, sans un arbre, sans une élévation qui permette au regard de se
, A “ È . fixer un instant. Puis, brusquement, une cassure barre la route, un
P A a ee coin de verdure tranche sur le steppe : on se trouve en présence
per : | PE d'une descente presque à pic conduisant à une mare de sel ou de
EEE natron (carbonate de soude en cristaux), au fond d'une cuvette de
a 15 à 20 mètres de profondeur. L'eau scintille au soleil; sur les bords
DANS LE MANGA (page 434]. . de la mare croît une ceinture de palmiers-doums dont les feuilles en
éventail donnent une impression de fraicheur qui repose un instant
les yeux. Le plaisir dure, hélas! peu longtemps. L'ombre est nulle, les cuvettes sont peu larges; une
courte montée s'impose et le même paysage de désolation se représente. Si même on se retourne au bout
de quelques mètres pour apercevoir une dernière fois le coin de verdure, il a disparu. On ne voit plus à
perte de vue que les ondulations des herbes jaunes et il semble que la terre subitement entr'ouverte
ait cnglouti la mare et sa ceinture de palmiers.
1. Suite, Voyez page 421.
TOME XV, NOUVELLE SÉRIE. — 37* Liv. n° 37. — 11 Septembre 1909.
----- [p. 434] -----
434 LE TOUR DU MONDE.
Ce paysage entrevu pendant de longues journées ne ressemble en rien aux autres et le Manga
dénudé, avec ses nombreuses cuvettes, forme comme une tache bordée de tous côtés par des régions
boisées. Les mares produisent les unes du natron, les autres du sel sans qu'on se soit jusqu'ici expliqué
comment. Il n’est pas rare de voir à 500 mètres de distance l’une de l’autre deux mares fournissant chacune
l'un de ces deux produits. Bien mieux certaines mares très productives en natron et n’ayaut rien donné
l’année précédente produisent du sel l’année d’après. L'eau est à moins de 50 centimètres de la surface du
sol dans toutes les cuvettes et, si l’on creuse un puits sur les bords mêmes d’une mare à sel ou à natron, on
obtient de l’eau douce.
La nature particulière de ce terrain a nécessairement influé sur les mœurs des habitants. Comme chez
tous les autres noirs, le principe du moindre effort est leur règle de prédilection. Ils avaient sous la main de
quoi gagner sans fatigue le mil qui leur était strictement nécessaire; ils se sont donc bien gardés d'en
tenter la culture (j'ai remarqué un seul champ de mil et de peu d'étendue aux environs de Gourselik),
et à l'encontre de leurs voisins du Démaghérim ils sont devenus industriels. Leurs villages sont, pour les
besoins de leur travail, situés sur les bords de ces mares dont ils tirent leur existence. Les cases de paille
noircie se détachent généralement sur une dune fouettée par le vent. En bas sont les puits et les salines.
L'hivernage est la morte-saison pour le plus grand nombre; mais c’est l'époque où les poticrs tra-
vaillent. Il s’agit en effet de préparer les moules dans lesquels on fabriquera le sel, et les pieds qui doivent
les soutenir dans le four. Ces objets sont fabriqués en argile recueillie sur les bords de la mare et séchée
au soleil. Les moules sont en forme de coupe, les pieds sont de longs rouleaux élargis aux deux bouts.
Au moment où les pluies ont cessé, l'eau, sous l’action d’un soleil torride, s'évapore rapidement;
quelques mares se dessèchent complètement laissant à leur surface une légère couche de sel qui donne à
la cuvette l'aspect d'une prairie couverte de neige; d'autres se dessèchent en partie, mais leur eau est
fortement saturée; c'est alors que commence la fabrication des gâteaux de sel.
Hommes, femmes et enfants s’en vont racler le fond de la mare et en portent la terre dans des paniers
installés au-dessus de trous. Ils versent ensuite sur cette terre de l’eau déjà chargée de chlorure de sodium.
En passant, l'eau entraîne les chlorures; les sulfates se déposent sur les bords ou se cristallisent au-dessous
en jaunes stalactites. Pendant que cette opération se renouvelle à plusieurs reprises, les fours ont été
construits. Les coupes posées sur leurs pieds sont placées les unes contre les autres jusqu'à former en tout
un bloc de 2 à 3 mètres de diamètre. Ce bloc est ensuite entouré d'une sorte de mur circulaire percé de
quatre ouvertures et élevé à la hauteur du bord des coupes. L'espace compris entre les pieds sert de foyer;
un feu actif y est entretenu au moyen des grandes herbes du steppe, car le bois fait presque complètement
défaut. On verse dans les coupes l'eau obtenue par le lavage de la terre, et on lés remplit à mesure que
‘l’évaporation se produit. Les sels se déposent d'abord au fond et sur les parois, puis finissent par remplir
tout le moule. Il n'y a plus alors qu’à laisser refroidir, on brise le four et on enlève les coupes qui forment
avec les sels des blocs facilement transportables. Comme il faut que le merveilleux s’en mêle, pendant
toute la durée de la cuisson un des artisans de la fabrication se promène autour du four et y jette une
sorte de poudre jaune, qui n’a aucune ellicacité d’ailleurs, mais qui est à leurs yeux le grigri sans lequel
l'opération ne donnerait aucun résultat.
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AU MOMENT OU LES PLUIES ONT CESSÉ QUELQUES MARES SE DÉSSÈGIENT LAISSANT A LEUR SURFACE UNE LÉGÈRE COUCHE DE SEL
- QUI DONNE À LA GUVETTE L'ASPECT D'UNE PRAIRIE COUVERTE DE NEIGE.
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DANS LA RÉGION DU TCHAD AVEC LA MISSION TILHO. 435
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S1 LOIN QUE S'ÉTENDE LA VUE DANS LE MANGA ON NE VOIT QU'UN OCÉAN JAUNI ONDULANT AU MOINDRE VENT (page 433).
À l'époque de notre traversée du Manga l'hivernage touchait'à sa fin et le sel n'était fabriqué que
dans quelques mares. Nombre de villages avaient été abandonnés pour les agglomérations plus impor-
tantes où viennent s’approvisionner les caravanes. Elles ÿ arrivaient nombreuses, comptant, suivant leur
importance, de vingt à soixante bœufs. Presque toutes avaient Gourselik pour objectif, un beaucoup plus
petit nombre allait à Chéri, et elles s’en retournaient porter du sel à Goummel, Katséna, Kano, Zinder et
Tessaoua. Les étapes sont dures, le fourrage est de mauvaise qualité, et les stations sont lamentablement
marquées par les ossements ou les cadavres des malheureuses bêtes de somme. Il n’est pas rare de
trouver sur son chemin un bœuf agonisant, abandonné par les caravaniers qu'il ne pouvait plus suivre. Les
horribles vautours percnoptères veillent au festin proche et parfois même n'attendent pas la fin de cette
pénible agonie pour déchirer la nuque et les yeux de l'animal pantelant.
Le centre le plus important de la région paraît être le village de Gourselik. Une mare, longue de
3 à 4 kilomètres, se déroule en demi-cercle sur une largeur de 800 mètres environ. D'un côté, sur une dune
de sable blanc est perché le village qui sert de résidence au chef et à sa suite; de l’autre, l’agglomération
beaucoup plus importante des fabricants de sel est le centre des affaires. Les salines se trouvent entre les
deux groupements, sur les bords de la mare. On y fabrique chaque année plus de mille tonnes de sel qui se
vend sur place de 15 à 20 centimes le kilog. ct qui vaut sur le marché de Kano, à 200 kilomètres de là, de 30 à
40 centimes.
À part ce village important de Gourselik, on ne rencontre, sur une longueur de 140 kilomètres, de
Kargoui à Chéri, que deux hameaux comprenant chacun quelques cases perdues au milieu des sables au
bord de leur mare salée. Pendant des journées entières, on suit cette route affreusement monotone, sans
que la vie s'y manifeste autrement que par la présence de caïmans ou d'hippopotames qui vivent dans les
mares intermédiaires. Mais, tout désolé qu'il soit, ce paysage donne une idée de grandeur inexprimable à
laquelle peut seule être comparée la vue de l'Océan sans bornes. :
Le lieutenant de vaisseau Audouin y passa quelques jours sans charme, car il pensa mourir de soif
. etde faim. Il lui avait paru dela plus haute importance, pour le placement des bornes frontières, de reconnaître
une route caravanière, partant de Kadéri pour se diriger vers Zoumba, et qui avait été signalée comme très
fréquentée en 1903. Sans défiance, il avait laissé un peu en arrière, sous la conduite d'un guide, son convoi
muni d'outres pleines d’eau pour parer à l'absence presque complète de mares dans ce coin du Manga.
Malheureusement les Anglais ayant établi un impôt sur le sel qui passait la frontière, les indigènes avaient
abandonné depuis quelque temps la route indiquée pour faire un détour par l'ouest et éviter le paiement de
la taxe. La route non suivie avait bientôt presque complètement disparu dans les hautes herbes, et le convoi
trompé prit la direction de Karagou, s'éloignant ainsi considérablement de l'itinéraire suivi par le lieutenant
de vaisseau. Celui-ci s'était arrêté vers onze heures du matin à l'ombre maigre d’un palmier-doum et atten-
----- [p. 436] -----
436 LE TOUR DU MONDE.
dait sans inquiétude les bœufs qui lui apportaient vivres et eau. Le soir tomba sans qu'il eût rien vu venir,
L'eau de son bidon était épuisée et il n'avait rien mangé. Stoïquement [il serra sa ceinture d’un cran
et se coucha dans les crams-crams. Pendant la nuit, un Peuhl qui passait apporta environ un litre de
lait et quelques poignées de farine de mil que M. Audouin, son interprète et son guide eurent vite
fait de dévorer. Et, dès l'aube, le petit groupe se remit en marche à travers le steppe, Vers midi, ils trou-
vèrent une petite mare où ils purent prendre quelques gouttes d'eau et remplir le bidon. Ils repartirent
aussitôt. Il s'agissait de ne pas s'attarder outre mesure et de gagner Zoumba au plus tôt, car la faim com-
mençait à tirailler les estomacs. Cependant, la fatigue aidant, et la route devenant invisible après la nuit
tombée, ils firent halte vers sept heures du soir. Le lendemain à son réveil, le lieutenant de vaisseau eut une
désagréable surprise : son guide avait disparu et son bidon, subitement percé, avait laissé échapper les
dernières gouttes d'eau qu'il contenait. Il dut marcher encore presque toute la journée dans ces conditions
et trouva fort heureusement vers la fin de l’après-midi son caporal de tirailleurs qui, très inquiet et le
croyant perdu, était parti de Zoumba à sa recherche avec le cuisinier. Ils apportaient un poulet rôti et une
bouteille de vin. Il était temps : M. Audouin n'avait mangé depuis soixante-cinq heures qu'une poignée de
farine de mil. .
Rarement deux régions limitrophes peuvent présenter une différence d'aspect aussi considérable et un
changement aussi brusque que le Manga et les rives de la Komadougou. Là-bas c'étaient les dunes et le
steppe, ici c’est la forêt et la plaine ; c'étaient des villages espacés perchés sur des collines de sable blanc, et
ce sont des agglomérations pressées les unes contre les autres sur le bord de la rivière qui fait leur abon-
dance. Il faut évidemment tenir compte de ce fait que nous arrivions d'une région désolée et qu'une région
moins déshéritée devait sembler riche et agréable autant que l’autre était pauvre et hostile d'aspect. D'un
village au suivant, la route serpente au travers d'une brousse assez épaisse jusqu'aux environs du gros
village de Déoua. Puis, les palmiers-doums dressent au-dessus des buissons de mimosés leurs larges
bouquets et ajoutent une note d'exotisme très particulière. Nous en avions vu beaucoup au Manga. C'était,
là-bas, le seul arbre et sa maigre silhouette détachée sur la blancheur des sables au flanc des dunes parais-
sait d'un assez faible agrément. Il n’en est plus de même dans la région de la Komadougou. Les fourrés font
disparaître ce que le tronc peut avoir de trop grêle ; les quelques beaux arbres épars dans cette broussaille
donnent l'ombre que ce palmier ne saurait dispenser, et, dès lors, il complète agréablement l’ensemble.
Parfois, une éclaircie laisse apercevoir de vertes rives entre lesquelles coule une rivière d’une quinzaine de
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font office de rames, et il est bientôt ainsi de l'autre côté. Plus rarement le système est perfectionné. Nous
avons pu voir à Tourbanguida un radeau composé de cinq calebasses accouplées sur lesquelles des tra-
verses faisaient plancher. Mais ce mode de transport est peu usité.
----- [p. 437] -----
DANS LA RÉGION DU TCHAD AVEC LA MISSION TILHO. 437
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LA CUISSON DU SEL : UN DES NOIRS SE PROMËNE AUTOUR DU FOUR ET Y JETTE UNE SORTE DE POUDRE... (page 434).
Bien que la rivière soit poissonneuse, les riverains ne paraissent point se livrer à la pêche avec beau-
coup d'entrain. Ils ont des filets, sorte de traïnards, et s’en servent parfois. Mais pour peu que les eaux aient
monté et qu'il ne leur soit pas possible d’avoir pied, ils ignorent tout moyen de se procurer une précieuse
denrée. Le poisson séché du Tchad leur arrive d'ailleurs facilement et en grande quantité. Les champs de
mil ont une certaine étendue, mais il ne semble pas qu'ils leur donnent (ce fut, ainsi du moins en 1907) de
grands résultats. Les sauterelles y font souvent d'énormes ravages avant même que le grain soit complète-
ment formé. Les oiseaux.en ont leur part et j'ai eu l’occasion de constater à plusieurs reprises que les
indigènes du pays mangeaient surtout l'écorce du fruit du palmier-doum. Le blé fait aussi l'objet de cultures
importantes sur les bords de la Komadougou. Le sel est fabriqué de la même façon que celui du Manga,
mais les Bornouans remplacent la vase des mares par la cendre de tarak. Ils obtiennent un sel plus blanc
et d'une saveur plus marquée que celui du pays des mares salées. Enfin le coton vient fort bien sur les
bords de la rivière; on en tisse dans le pays des bandes peu larges mais bien plus fines que celles qu'on
trouve généralement en pays aoussa. Les vêtements que ces bandes servent à confectionner sont très
estimés dans la région. Tous ces produits sont apportés en grande quantité sur le marché de Kabi.
Ce centre important situé à l'entrée du Manga, du Bornou, à peu de distance du Tchad et du Kanem,
était tout désigné pour être le siège d'un commerce important. Les caravanes parties de Zinder, de Kano,
de Katsena, pour chercher du sel au Manga, n'avaient que peu de chemin à faire pour venir compléter là
leurs approvisionnements. La présence d’un chef puissant, Cheick Sanoussi, entouré d'une cour nombreuse
. et d'une garde respectable, dépensant, lui et ses gens, l'argent aussi facilement qu'ils se le procuraient,
contribuait à attirer marchands et acheteurs. Ses soldats inspiraient le respect aux Toubous nomades. L’éloi-
gnement de tout centre commandé par des Européens, permettait un facile et rémunérateur commerce
d'esclaves. Cette situation privilégiée avait attiré l'attention des commerçants tripolitains, d'autant que le
Bornou se livrant à l'élève de l’autruche, ils trouvaient sur place une marchandise d'échange avantageuse,
et une trentaine d’entre eux étaient venus se fixer à Kabi, Ils y apportaient des cotonnades anglaises, des
vêtements bon marché à boutons dorés, quelques allumettes, quelques bougies, des tapis de Stamboul, du
sucre en pains, du thé, etc.
Mais Kabi qui se trouve à une douzaine de kilomètres de la Komadougou n'est alimenté que par des
puits. Cheick Sanoussi résolut de déplacer le siège de son gouvernement et vint s'installer avec sa cour à
Tourbanguida. Du même coup, ce centre augmenta d'importance au détriment de Kabi. D'autre part, les
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----- [p. 438] -----
438 LE TOUR DU MONDE
Anglais interdirent le commerce d'esclaves et, bien que la vente se continuât et dure toujours clandestine-
ment, le coup fut rude. Enfin, Cheick Sanoussi fut déplacé à la suite d’exactions par trop scandaleuses. Son
successeur, Cheick Ahmed était peu riche, et, si avide qu’il fût, il lui fallait un certain temps pour amener
son état de fortune et la splendeur de son entourage au point où en étaient ceux de son prédécesseur. De là,
: diminution notable des achats et, par suite, du bénéfice des marchands. Les Tripolitains quittèrent tous le
pays à l'exception de trois d’entre eux qui vinrent se fixer à Tourbanguida. La plupart s'en allèrent à Dikoa,
un autre s'établit à Gueïdam. "
Quoi qu'il en soit, si le marché de Kabi n’est plus ce qu'il a été, il est encore un des plus importants
qu'il m'ait été donné de voir. Installé sur une vaste place, entre les deux grands villages qui forment Kabi,
il ne diffère pas sensiblement d'aspect des marchés du Soudan. Aucune construction en terre;les marchands
d’étoffes, les dioulas (colporteurs de profession), les bouchers se tiennent sous des abris formés de tiges de
mil qui les protègent mal contre les ardeurs du soleil. Les habitants des villages environnants sont pêle-
mêle sur le sol avec, devant eux, des calebasses de mil, d’arachides, des pains de sel du Manga ou du Bor-
nou, un peu de riz, du blé, du coton, de l’indigo, des feuilles de baobab. Les dioulas vendent, outre
les cotonnades et les pagnes ‘bleus du Aoussa, des morceaux d’écorce parfumée, de l’antimoine, des
grains de verroterie, des boîtes de peau ou de fer-blanc, quelques épingles. Les riverains du Tchad ap-
portent du poisson séché. Les Kanembous présentent des bœufs, des moutons, des chameaux. Ici, les bou-
chers débitent leurs classiques petites baguettes enfilées de minuscules débris de tripes, de foie, de graisse
qu'ils font griller autour d’un brasier; là, un chand d'habits étale des boubous d'une vétusté remarquable ct
qui tentent pourtant encore les clients. Un peu plus loin, c'est un marchand de lanières de cuir propres à
. confectionner les ares. Des forgerons travaillent sur place sous des toits bas; des cordonnierstirent l'œil par
l’étalage de babouches rouges sang de bœuf et de bottes jaunes ct vertes. A côté, deux dépouilles d’au-
truches sont étalées et une petite autruche presque sans plumes sautille au milieu des pièces de cotonnade.
: Ainsi, sauf la diversité des marchandises et le nombre des vendeurs, c'est le même spectacle qu'à
Tombouctou, à Zinder, à Kano ou dans toute autre ville importante du Soudan ou du centre africain. J'avoue
même avoir été un peu déçu en ce qui concerne l'importance du marché de Kabi. On m'affirme, et la chose
est en soi des plus plausibles, que nous n'avons pas pu nous rendre compte de ce qu'il est réellement. La
présence de blancs, signalée depuis longtemps, la crainte qu'avaient les indigènes des tirailleurs d’escorte,
avait empêché grand nombre des gens qui fréquentent ce centre commercial d'y faire leur apparition, et, si
j'en crois les renseignements qui m'ont été donnés, il ne serait pas venu ce jour-là la moitié des mar-
chands qui y sont accoutumés.
Durant notre court séjour à Kabi, le chef de Tourbanguida était venu nous rendre visite entouré de
nombreux cavaliers et précédé d’une troupe de fusiliers à pied dont le costume tend à rappeler celui des
soldats de Rabah. Cet uniforme ne manque pas d'une certaine élégance. Il se compose d'un long vêtement
blanc bordé de noir, pincé à la taille et qui va s'évasant jusqu'à terre. Les manches sont amples. Sur chaque
côté de la poitrine est rapporté un écusson multicolore. Une cartouchière rouge forme baudrier, un bonnet,
semblable aux toques persanes, complète l’ensemble.
Cheick Ahmed avait lui-même une garde-robe fort bien montée et s’ingéniait à changer d’uniforme
autant que Guillaume II. C'étaient, superposés, des vêtements de soie ou de velours, bleu de roi, rouge vif,
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440 LE TOUR DU MONDE.
jaune d’or, pourpre, dont le rapprochement attestait la richesse du personnage, mais fatiguait singulièrement
les yeux. Tout cela neuf, clinquant, car, je l'ai dit, la fortune de Cheick Ahmed était d’origine récente. La
nécessité pour lui de se monter en vêtements et en mobilier, n'allait pas sans désagréments pour ses
administrés. Sans autorité morale, nouveau venu, ayant de gros besoins, il n'avait pas eu le doigté
nécessaire pour pressurer les gens dont il avait nominalement la suzeraineté. Les villages les plus faibles
traversaient l'eau pour échapper à l'impôt qu'il leur demandait; les plus forts, comme le gros village de
Bosso, refusaient purement et simplement de s'acquitter de cette redevance.
On conçoit qu'au milieu d’une telle anarchie, les Toubous avaient beau jeu. Habitants d'une région dé-
serte presque sans eau, ne se livrant ni à la culture ni à l'élevage, presque tous nomades, les Toubous vivent
de vol et ne connaissent pas d'autre moyen d'existence. A l'encontre des Touareg ou des Arabes pillards, ils
sont peu guerriers et le rapt ne leur paraît désirable que s’il est sans risques. Deux hommes armés peuvent
circuler librement, mais malheur au pauvre diable qui s'aventurerait sans protection sur la route de Kabi
à Bosso. Derrière presque chacun des buissons qui bordent la route un Toubou est aux aguets, prêt à fondre
sur le passant et à l'enlever lui et les marchandises qu'il pourrait transporter. En présence de ces individus,
les habitants des villages voisins de la Komadougou, à l'exception de Tourbanguida et de Bosso assez forts
pour se défendre, avaient à choisir entre deux solutions : être voleurs ou volés. Ils n'ont pas hésité une mi-
nute et se sont faits complices des Toubous, leur servant à la fois d'indicateurs et de recéleurs. Parfois
même ils ne dédaignent pas d'opérer pour leur propre compte.
Dès notre arrivée à Adebour le chef de Bosso, Katchella Hassan, nous avait dépêché deux cavaliers
chargés de saluer le lieutenant de vaisseau. « Il est temps que tu arrives, lui disaient-ils. La vie n'est plus
tenable. Les Toubous nous pillent sans cesse. Il n’est pas de jour qu'ils n’enlèvent des moutons, des bœufs
et souvent des hommes. Tu vas enfin les tenir en respect et nous pourrons vivre tranquilles. Ces jours der-
niers encore, ils sont venus dans un village de culture voisin de Bosso et s'y sont livrés à leurs déprédations
habituelles. Nous sommes impuissants à nous défendre contre de pareils pillards. » Nous n'avions pas pour
notre part à faire œuvre de justiciers ni même de pacificateurs dans ces régions. Notre tâche était très nette-
ment d'ordre scientifique et diplomatique. Le lieutenant de vaisseau Audouin assura néanmoins les envoyés
de Katchella Hassan des intentions qu’avaient les Français de maintenir l’ordre, et les cavaliers semblèrent
satisfaits.
La réputation détestable de cette région effraya nos convoyeurs. Plusieurs avaient pris la fuite avant
même notre arrivée à Kabi, et nous dûmes, pour rassurer les autres, leur promettre de les faire escorter au
retour. Quant à nous, nous ne fûmes pas un instant inquiétés.
Le chef de Bosso vint à notre rencontre entouré d’une escorte non moins brillante que celle de son
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: LES BORDS DE LA KOMADOUGOU YOOBÉ (page 436). tre séjour à Bosso,
ilne se fit pas faute
d'aller, sous prétexte de visite à ses champs, razzier les villages voisins. Sa fille était mariée au chef toubou
Katialla Gouat, le plus redoutable de ceux qui tenaient encore la brousse et, tandis qu'il se plaignait de lui
aux Français, Hassan donnait asile, à 5 kilomètres de Bosso, à son gendre turbulent. Cette complète
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LE PANORAMA D'ADEBOUR (page 440).
anarchie régnant dans la vallée de la Komadougou retardait les mouvements de la Mission et les chefs de
village montraient une mauvaise volonté évidente à nous fournir les vivres et les moyens de locomotion
nécessaires.
Le capitaine Tilho convoqua à Tourbanguida les chefs principaux, et leur fit savoir que désormais
lcs Français devenus maïtres du pays avaient l'intention d'y maintenir l’ordre le plus absolu. Les chefs
présents reconnurent l'autorité française et promirent de faire leur possible pour nous prêter leur
concours. Les chefs toubous s'étaient abstenus de se présenter; cette attitude ne pouvait manquer
de faire fâcheuse impression sur les autres indigènes. Le pays de ces nomades était encore vierge de
toute exploration européenne et le chef de mission se résolut à le faire visiter par des reconnaissances
pacifiques. L
Trouver un guide, ne fut pas chose facile; les habitants des villages nous prêtant des intentions belli-
queuses, craignaient de se compromettre vis-à-vis de leurs turbulents amis; et, faute de mieux, le capitaine
Tilho dut prendre un jeune homme d'assez mauvaise mine qui était précisément chef du village de Gueskerou,
le groupement le plus inféodé aux Toubous de la région. Au moment où le lieutenant de vaisseau Audouin et
moi étions passés pour nous rendre à Bosso quelque temps auparavant, ce village, à l'approche de notre
détachement, s'était enfui sur la rive anglaise et, malgré nos efforts, avait refusé d'entrer en relations avec
nous. ° :
Trois groupes de la Mission partis de différents points de la Komadougou se rejoignirent sans incident
sous la direction du capitaine Tilho et la petite reconnaissance marcha vers le nord dans la direction de la
mare Djegada qu’on disait occupée par le gros des forces des Toubous. Bien que le sentier fût largement
tracé, témoignant d’un transit très actif, les voyageurs ne rencontrèrent sur la route qu'une famille toubou
se rendant vers le sud et dont il fut impossible de tirer aucun renseignement.
Vers cinq heures du soir, le guide déclara que la mare étant encore trop loin pour être atteinte avant
la nuit, il allait conduire les blancs à un point d’eau qu'il connaissait, à une demi-heure .dans la brousse.
En conséquence il les fit s'engager dans ‘un petit sentier transversal peu fréquenté. Au bout d'une heure,
le soleil était couché et le point d'eau n'était pas encore en vue. Le chef de mission pensa que le
guide pouvait bien n'être qu'un traître chargé par les nomades de conduire la petite troupe dans quelque
embuscade préparée pour l'entrée de ia nuit. Il donna l'ordre d'arrêter le convoi pendant que le
lieutenant Lauzanne se portait au galop à 2 kilomètres en avant pour vérifier les assertions du guide. Celui-
ci continuait à assurer que l’eau n’était pas loin. Le lieutenant revint au bout d'une demi-heure sans avoir
rien vu et l'homme fut obligé enfin d'avouer qu'il s'était trompé.
Le camp fut aussitôt formé en carré et le service de garde organisé. Les hommes étaient épuisés de
fatigue par la longue marche de la journée et l'eau des outres en peau de bouc était entièrement con-
sommée. Il restait fort heureusement une quarantaine de litres dans un tonnelet, qui permirent de faire une
petite distribution. La nuit se passa sans alerte; le guide suspect avait d’ailleurs été placé sous bonne
garde. Le lendemain les lieutenants Lauzanne et Philippot trouvèrent un puits occupé par une centaine de
cavaliers toubous en train de surveiller l'abreuvoir de leurs troupeaux. À la vue de la reconnaissance et
malgré les signaux pacifiques qui furent faits, les nomades s'enfuirent au galop en chassant leur bétail
----- [p. 442] -----
442 LE TOUR DU MONDE.
devant eux. Cette découverte du puits permit du moins de ravitailler le gros de la Mission en eau qui faisait
totalement défaut.
L'exploration se poursuivit pendant deux jours ; nulle part, les officiers ne rencontrèrent de Toubous;
les mares étaient toutes desséchées, y compris celle de Djegada. Faute de guides et de temps, il était
impossible de s’enfoncer dans l’ouest et le chef de mission rentra avec son groupe à Tourbanguida. La situa-
tion des Toubous n'était plus tenable. Au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, de quelque côté qu'ils eussent l'in-
tention de se diriger, ils se heurtaient à des chéchias de tirailleurs. La reconnaissance menée par le capi-
taine Tilho leur prouvait que nous n’hésitions pas à pénétrer dans leur pays et à aller les chercher si besoin
en était. Katialla Gouat était trop avisé pour ne’pas comprendre que si les blancs ne l'avaient pas attaqué, ils
s’en tiendraient à des opérations pacifiques au cas où il refuserait de se soumettre et il vint de lui-même
demander l’aman.
Pendant ce temps nous avions installé à Bosso une station météorologique qui devait fonctionner
durant plusieurs mois et apporter une contribution précieuse à l'étude de la climatologie de cette région
d'autant plus intéressante qu’elle avoisine immédiatement le lac Tchad, .
Nous étions enfin au terme de nos efforts. Nous allions voir, nous l'espérions du moins, la grande
nappe bleue qui, au dire des voyageurs, pouvait, il y a quelques années, donner l'illusion de l'Océan. Nous
savions bien que le lac s'était considérablement asséché, mais nous pouvions espérer qu'à l'embouchure
même de la Komadougou la nappe d'eau s'étendait encore.
Bosso en étant à 8 kilomètres, je résolus d'y aller au plus tôt. Le village de Bosso, pittoresquement
planté de palmiers dattiers, baigne dans un coude de la rivière. Une dépression de la Komadougou, remplie
à cette époque par les eaux débordées, enserrait d'autre part notre campement situé de la sorte dans une
espèce de presqu'ile avancée. La situation était vraiment jolie ; le froid était arrivé (le thermomètre marquait
le matin de 3 à 5 degrés centigrades) ct les moustiques avaient disparu.
Par une belle matinée j'enfourchai mon cheval ct je me dirigeai vers le Tchad. Au bout de quelques
kilomètres, les champs de coton commençaient et les liserons rampants rendaient la marche difficile. La
végétation, d'abord touffue, disparaissait peu à peu et les espaces cultivés cessant je me trouvai dans une
plaine très étendue couverte d'une asclépiée dont les larges feuilles verdâtres donnaient une impression
des plus tristes. Enfin les asclépiées elles-mêmes cessèrent:; il n'y avait plus à perte de vue que de hautes
herbes. Au loin une barrière presque noire d’une végétation touffue fermait l'horizon. Je continuais à longer
la Komadouyou et je voyais son cours se profiler encore loin au milieu des herbes. Tout à coup l'eau clapota
sous les pieds de mon cheval. Au bout de quelques mètres il en avait jusqu'aux jarrets et je dus renoncer à
- __ .__, pousser plus avant.
Rap En — + —— - = Désappointé je me
| - | tournai vers mon
| guide : « Il n’y a done
pas moyen d’appro-
cher du Tchad? — Le
| Tchad? répondit-il,
| | mais tu es dedans. »
Le 1 C'était bien en
| ue st Fa Si TR dm ss a effet le Tchad que
. ‘ ces marais où les
j : . herbes serrées empé-
| è chaient de voir l'eau.
| -M 5 La barrière de végé-
: 4 ' | tationsombrese com-
D. … posait d'ambadijs,
1% ! plantes aquatiques,
7488 © | | croissant avec une
u L ei T . grande rapidité et qui
=. — = —__— - Ÿ * | baignaient dans des
à me moto ee ec mm (ons del 50 à
. LES RIVES DU TCHAD... 2 mètres.
Là encore, en
190%, on pouvait voir les eaux du lac scintiller à perte de vue et les vagues moutonneuses venaient mourir
en mugissant sur le sable doré; de nombreux coquillages marquent encore l'emplacement où le rivage se
frangeait d'écume. Dans quelques années sans doute, on y marchera à pied sec. Déjà tout le nord du lac
ne présente plus qu'une étendue déserte; sous l’action du soleil, le sol s’est ouvert en de profondes
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DANS LA RÉGION. DU TCHAD AVEC LA MISSION TILHO. 483
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CUEIGK AHMED, CHEF DE TOURBANGUIDA, VINT NOUS RENDRE VISITE, ENTOURÉ DE NOMBREUX CAVALIERS
ET D'UNE TROUPE DE FUSILIERS À PIED (page 438).
crevasses; les ronces aquatiques y ont entremêlé leurs souples branches épineuses et rendent la marche
quasi impossible. Le lieutenant de vaisseau Audouin a pu traverser, dans cette région, en se frayant un
passage avec des sabres d’abatis et des haches, des fonds de 3 ou 4 mètres sur lesquels il avait navigué à
son précédent séjour avec le vapeur Benoist-Garnicr. L’archipel nord a disparu; une grande partie des
autres îles est maintenant rattachée au rivage et c'est toutes les habitudes et les mœurs d'une population
particulièrement originale qui sont appelées à entrer bientôt dans le domaine de l’histoire et presque de la
légende, tels les Sô, que la tradition représente comme de véritables géants usant pour leurs besoins de
cruches et de plats gigantesques qu'on montrait au temps de Nachtigal, sur la rive orientale.
Les Bouddoumas paraissent avoir été formés d'un mélange de Kouris, de S6 et de Kanembous.
L'origine de leur nom est obscure et les indigènes de la région l'expliquent d'assez curieuse manière : « Un
jour, disent-ils, un esclave nommé Barka, appartenant à la maison d'un roi bornouan, où il avait la direction
des écuries, s’en vint avec les palefreniers chercher du fourrage pour ses bêtes sur les gras pâtis des bords
du Tchad. L'eau se trouvant très basse, il poussa jusqu’à l'ile de Seyoroum et là il rencontra des gens
inconnus qui le firent prisonnier et l'emmenèrent dans d’autres iles où ils demeuraient. Il y resta à vivre
avec eux. Or boudou est un terme kanouri qui signifie herbe sèche et qui, en composition avec le suffixe ma,
désigne l'individu qui s'occupe d'herbe sèche, c'est-à-dire est préposé au fourrage et c’est ainsi que le mot .
Bouddouma, surnom de Barka, devint et resta la dénomination collective de toute la population insulaire. »
Étant donné la largeur de la nappe d'eau qui séparait l'archipel des Bouddoumas de la rive bornouane et le
peu de relations qui, par suite, existait entre ce côté du continent et les iles, les Kanouris ignorèrent
longtemps cette population lacustre éloignée.
Les mœurs des Bouddoumas se ressentent fortement de leur situation géographique. Ils habitent
les iles les plus anciennes et y cultivent un peu de mil et de maïs, mais leur occupation principale est
l'élève de la race bovine. Certains chefs de village possédaient ces dernières années plusieurs milliers de
têtes de bétail, que leurs captifs menaient durant la saison sèche paître l'herbe verte des îles nouvelle-
ment émergées. Depuis une terrible épizootie a décimé ces troupeaux magnifiques, et la sécheresse aidaut,
leurs beaux pâturages ont en partie disparu.
Le Tchad étant excessivement poissonneux, les Bouddoumas sont aussi pêcheurs et ils inondent les
marchés du Kanem, du Chari et du Bornou de poissons séchés sur le sable. Mais ils sont surtout
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EU LE TOUR DU MONDE.
d’effrontés brigands. Retranchés dans leurs demeures presque inaccessibles dans un pays où les seuls
moyens de transport sur l'eau consistent en barques de paille de mil et en flotteurs semblables
à ceux qu'employent les riverains de la Komadougou, ce n’est pas seulement contre les voyageurs isolés
et les petites caravanes qu'ils exerçaient leurs fructueux coups de main, c’est aussi contre tous les
villages d'alentour. A l'époque des hautes eaux, alors qu'ils pouvaient, sans être remarqués, arriver de
nuit aux portes mêmes des bourgades riveraines, celles-ci étaient constamment sur le qui-vive. Et
malgré leur vigilance elles étaient souvent victimes de ces malandrins. « C’est ainsi, raconte Nachtigal, que
dans les derniers jours de 1870, un gros village schoà fut surpris par les Bouddoumas qui massacrèrent une
partie de la population et emmenèrent le reste, femmes et enfants, en captivité. Et cela impunément, car une
fois dans leurs villages lacustres, ils défient toute poursuite. »
Cette situation privilégiée fit que les Bouddoumas ne subirent jamais les effets désagréables des boule-
versements politiques des régions voisines. Seuls des pays avoisinants, ils évitèrent l’horrible pillage et les
razzias sanglantes du terrible Rabah.
Comme dans les autres peuplades nègres, les Bouddoumas se marient très jeunes (douze à quinze ans
pour les jeunes filles). Le prétendu fait suivant sa fortune, un cadeau d’une certaine importance au père de
sa fiancée, mais le‘ beau-père en effectuant la livraison de la jeune fille rend sous forme de dot autant et plus
qu'il n’a lui-même reçu. Nachtigal affirme que les mariages sont généralement très féconds et il ajoute, « ce
qu’on attribue ici comme dans d'autres pays à l'habitude de se nourrir de poisson ». Si telle était réellement
la raison pour laquelle les femmes bouddoumas sont prolifiques, il est à craindre que l'on ait à constater
dès à présent une diminution notable des naissances dans cette peuplade. Voilà en effet les Bouddoumas
devenus en grande partie terriens; là où le poisson {eur fournissait une abondante et facile nourriture,
ils ne trouvent plus qu'une terre hostile et infertile. Obligés de vivre la même vie que les Kanembous,
en contact continuel avec eux, avant peu sans doute ils auront formé avec ce peuple un amalgame où rien ne
subsistera plus de l'antique race.
I1 faut à l'heure actuelle descendre à 150 kilomètres au sud-est de Bosso pour trouver encore l'eau
libre dans la cuvette du Chari. Le Tchad agonise, le Tchad se meurt! Commencé dès longtemps, cet
asséchement formidable se poursuit avec la plus grande rapidité et nos petits-enfants parleront peut-être
comme d’un conte ancien du temps où leurs pères virent de l’eau dans cette dépression aride.
- - L. ROSEROT DE MELIN.
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LES FLOTTEURS QU'EMPLOIENT LES RIVERAINS DE LA KOMADOUGOU (page 436).
Droits de traduction et de roprodetion réservés. :
الاستشهاد
طريقة الاستشهاد المقترحة بهذه المادة:
«ل. روسرو دو ملان — في منطقة تشاد مع بعثة تيلو»، سِجِل، رقم ARC-TD-DOC-000065.